The Mule – Clint Eastwood (2019)

Une route américaine typique, un vieux pick-up Ford, Clint Eastwood. Tout un imaginaire puissant. Caché derrière la caméra après Trouble with the curve (2012), Clint se remet en scène dans The Mule (2019) et signe un film honnête et sans prétention. Malgré tout, L’acteur-réalisateur parle de lui-même à travers le personnage d’Earl Stone dans un scénario limpide, où un vieil homme passionné de botanique, en conflit avec sa famille car trop absent (il rate le mariage de sa fille au début du film), cherche le moyen de réparer les erreurs du passé. C’est alors qu’il se lance sur la route de la rédemption. Sa maison saisie par la justice et n’ayant nul part où aller, il se rend à la fête de fiançailles de sa petite-fille, mais il trop tard, ou trop tôt dans le film, pour renouer avec sa famille. Avant de reprendre la route, un bien « heureux » hasard le pousse à la rencontre d’un jeune homme qui lui propose un moyen simple de se faire de l’argent: « Just drive ». Earl se rend à l’adresse de son futur employeur, une bande de sud-américains armés jusqu’aux dents, terrés dans un garage automobile. Tout ce qu’Earl a à faire, c’est de livrer un mystérieux colis par la route. Une tension commence à monter dans l’esprit du spectateur, une tension qui ne le lâchera pas durant tout le film… Earl n’est pas dupe mais tient à s’en convaincre, il transporte bel et bien des armes et de la drogue à la frontière mexicaine. Il est devenu The Mule. L’appât du gain s’intensifie au fur et à mesure des livraisons, de plus en plus conséquentes. Il change de pick-up, s’offre des bijoux, des prostituées mais surtout, il aide les gens dans le besoin autour de lui. Il finance les études de sa petite-fille, règle les frais de rénovations d’un bar de vétérans, bref, il gâte les gens qui l’entourent.

Le film avance, Earl accumule (jeu de mot imprévu) les livraisons, rencontre de plus en plus de mafieux, se noue d’amitié avec certains d’entre-eux, malheureusement, le devoir familial le rappelle à l’ordre lorsque son ex-femme est sur le point de mourir. Il se doit d’être à ses côtés, cette fois, il ne peut pas être absent. Un seul hic, le nouveau patron de la mafia exige plus de rendement dans les livraisons et ne tolèrera plus aucun retard de la part de sa mule. Mais Tata (surnom d’Earl) prendra du retard… C’est dans cette escale familial, à travers la mort de son ex-femme qu’Earl, et Clint lui-même, affronte la mort en face. Il renoue un lien affectif avec sa fille en un instant éphémère, puis il reprend la route, le coffre toujours chargé. Il n’arrivera jamais à destination cette fois. La DEA l’arrêtera avant.

Le rêve américain. Ou plutôt, le rêve de Clint. Nous avons bien affaire à un condensé des films de Clint, mais surtout de Clint lui-même, qui s’adonne ici aisément à l’exercice du cabotinage. Homme à femmes, roulant en pick-up sur la route (de Madison), ne craignant rien ni personne, sans filtre verbal, passéiste invétéré bref! La liste des auto-références à Clint ainsi qu’à sa filmographie est sans fin. Le vieil homme est tout de même honnête, certes, il évoque ses confrontations du passé, mais également celles à venir. Au fil du récit, il retranscrit à sa manière, une histoire vraie tirée d’un article de The New York Times Magazine, relatant la vie de Leo Sharp. Visiblement, Clint est friand de ce genre d’adaptation, il suffit de voir sa récente filmographie pour le constater (Sully; 2016 ou 15h17 pour Paris; 2018). L’humour est bien dosé, sans outrance, la critique du « sur-flicage » américain est, plus ou moins, subtilement mise en avant, ainsi que la confrontation des générations. Earl est un homme touchant bien que sans filtre, avec sa propre conception de la liberté, qu’il n’arrive pas à transmettre autour de lui, aux gens trop connectés à leurs téléphones ou à ceux qui sont enchainés et soumis à vie à la mafia. Clint se met en scène comme un humaniste qui va à l’encontre des codes de la bien-pensance actuelle, qui en fait parfois trop, mais plus par maladresse que par pure méchanceté. Un scénario qui ne se limite pas à une enquête de la DEA et à une énième affaire de cartels et de règlements de comptes, mais plus à une balade introspective d’un homme (attention, SPOILER sur la fin du film), qui finit par s’auto-proclamer coupable lors de son procès, visiblement fatigué de se voir défendre par autrui, remettant définitivement son destin dans les mains de la justice. Une fin qui parait injuste pour ce vieil homme, le voir pourrir dans un pénitencier en attendant la mort… Ah non! A l’instar de la fin de The Wolf of Wallstreet (Martin Scorsese, 2013), où le personnage de Dicaprio découvre les joies des prisons de milliardaires, Earl lui, s’adonne modestement à sa passion de toujours, l’horticulture. Une image réconfortante, le vieux Clint, un chapeau de paille sur la tête, entrain de planter des fleurs… On se pose tout de même une question, Clint Eastwood a-t-il définitivement enterré ses flingues et ses cigarillos?